AlterConf @Paris 2016

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Où l'on parle minorités et diversification de la communauté Web & Jeu Vidéo

Article paru le :
AlterConf @Paris 2016
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Samedi 9 juillet 2016, Microsoft accueillait la première édition parisienne de l’AlterConf, qui fut aussi la première édition hors Amérique du Nord, marquant une nouvelle étape dans la vie de cette conférence un peu particulière.
Car si elle s’adresse aux professionnel-le-s de l’industrie du jeu vidéo et du web on n’y va pas pour discuter code, mais plutôt représentation des minorités et diversification de la communauté :

AlterConf is a traveling conference series that provides safe opportunities for marginalized people and those who support them in the tech and gaming industries.

AlterConf est une conférences itinérante offrant des espaces de discussion accueillants à destination des populations marginalisées et de leurs sympathisants dans les industries informatiques et vidéo-ludiques. (traduit par mes soins)

L’AlterConf en est à sa quinzième date, et on sent l’exercice rodé. Une attention particulière est donnée à des sujets considérés comme triviaux par la majorité dominante. Ils peuvent pourtant être essentiels pour certain-e-s. Tout le monde peut ainsi participer à l’événement sans appréhension. Les toilettes, par exemple, sont unisexes. Cela peut sembler surprenant si on est passé au travers de l’actualité américaine (en) et des problèmes auxquels les personnes transgenres se heurtent.
Autre exemple : avant chaque sujet, une énumération des éventuels contenus choquants (trigger warning) est faite afin de permettre à ceux qui le souhaitent de sortir de la salle.

Si l’exercice peut sembler étrange aux personnes n’étant pas familières de ce type de précautions, force est de constater que ça marche : le public est plus varié que dans les conférences traditionnelles, et on note une majorité de femmes.
Si comme moi vous faites partie des dominants (homme, blanc, valide, cisgenre), il y a fort à parier que certains des thèmes abordés ne vous auront jamais traversé l’esprit (sauf si vous vous êtes déjà sensibilisé aux questions féministes, LGBT+, anti-racistes, etc.). La découverte des problématiques exposées n’en rendra la conférence que plus intéressante, car elle permet d’écouter des voix et des expériences souvent inaudibles et qu’il est facile d’ignorer.

Les 13 présentations seront disponibles en vidéo sur la chaîne Youtube de l’AlterConf (mais vous pouvez toujours allez voir les précédentes). En attendant, je souhaite vous parler de celles qui m’ont un peu plus marquées et qui me paraissent intéressantes à partager ici.

How we infuse our biases in the products we make and what we can do to change it par Anna-Livia Cardin-Gomart

Les algorithmes occupent une place de plus en plus importante dans nos vies. Que ce soit pour des tâches bénignes, comme les suggestions de musique sur Deezer, ou avec des effets aux conséquences plus importantes, comme l’algorithme autorisant un paiement bancaire.

Anna-Livia nous parle des ces algorithmes, avec des références aux travaux de Dominique Cardon (sociologue). Ces outils sont souvent considérés comme neutres et impartiaux mais trop rares sont ceux dont les clefs de fonctionnements sont accessibles (informations prises en comptes, pondération…). Pourtant, accéder et comprendre leurs fonctionnements permet de mettre en lumière des biais non anticipés par les développeurs.

Or des études sociologiques ont déjà montré que nos choix pouvaient être biaisés en fonction de divers paramètres (en), conscients ou non. Si votre outil repose sur du ressenti, des habitudes de consommation ou de comportement, il y a de grands risques qu’il ne fasse que répliquer et amplifier un biais utilisateur. Il est donc nécessaire d’en avoir conscience pour réfléchir à des moyens complémentaires d’alimenter l’algorithme.

Autre problème avec l’analyse des données utilisateurs : le risque d’enfermer l’utilisateur dans une routine et d’amplifier un comportement. Rue89 a publié un papier sur l’algorithme de Facebook qui pousse à la radicalisation en enfermant l’utilisateur dans un ensemble homogène et de plus en plus restreint de publications.

Si les personnes ont des comportements monotones, si elles ont des amis qui ont tous les mêmes idées et les mêmes goûts, si elles suivent toujours le même trajet, alors les calculateurs les enferment dans leur régularité. Si l’internaute n’écoute que Beyoncé, il n’aura que Beyoncé ! – Dominique Cardon

Comme en sécurité, il est donc nécessaire de traiter et de contrôler tout ce que nous envoient directement les utilisateurs pour limiter les dérives ou les erreurs.
En développant ces outils, il est important de discuter des choix faits, de mettre en place des garde-fous (Coucou Tay, l’IA de Microsoft) sous peine d’enclencher des prophéties auto-réalisatrices et donc d’influencer l’expérience utilisateur pour de mauvaises raisons.
De la même manière, si les données sont neutres par essence, les utilisateurs qui les génèrent ne le sont pas, et il est nécessaire de l’anticiper.

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The transatlantic journey to success par Claudia Hernandez

Cette présentation a été donnée par une développeuse mexicaine adepte des conférences et qui a choisi de quitter son pays pour pouvoir continuer à apprendre auprès de la communauté.
Nous vivons sur le continent organisant le plus d’événements, ce qui nous donne la chance d’accéder à des formations communautaires très fréquentes. Participer à des conférences est pour nous normal, que ce soit LE grand rendez-vous d’une technologie, ou le meetup du coin. Il est important de se rappeler que ce n’est pas le cas de tous, et que cela s’ajoute en plus à nos excellentes conditions de travail : Internet peu cher et rapide, sans limite de data.

Web development conferences 2016 (statistics)

Nombre de conférences Web en 2016 par continent. Basé sur Smashing Magazine
Afrique Amérique du Nord Asie Europe Amérique du Sud Océanie
1 113 8 161 7 14

 

Autre frein à l’accès aux conférences, le prix d’entrée. Un billet à 100 $ représente 13 % du salaire mensuel d’un développeur mexicain, 10 % de celui d’un colombien. Exorbitant.

Pour comparaison : en me basant sur l’étude des salaires d’Urban Linker avec un profil de développeur JS confirmé, fourchette basse (44k € / annuel donc), un billet à 100€ ne représente que 3%.

Il est nécessaire de mener une réflexion sur les tarifs d’entrée pour diversifier les populations de nos conférences. Lors de la réservation pour AlterConf, il nous est proposé par exemple de parrainer une ou plusieurs personnes en payant leur billet.

Claudia essaye maintenant de créer une dynamique de communauté au Mexique, et je lui souhaite de réussir !

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Honoring Your Struggle by Hacking Company Culture with UX par Qa’id Jacobs

Qa’id nous offre son point de vue d’UX designer pour analyser et améliorer nos espaces de travail afin qu’ils soient plus inclusifs en se basant sur son expérience personnelle.

I feel like I’m photoshopped into the workspaces i work in. – Qa’id Jacobs

Son postulat de départ est simple : pour être créatif et efficace, il est important d’être dans de bonnes conditions de travail, et de se sentir dans un environnement sécurisant.
Du coup, quand la culture d’entreprise a intégré des éléments pouvant fragiliser ce bien-être, il est important de pouvoir soulever les points problématiques, car souvent cette gêne n’est pas vécue que par une seule personne.

Par exemple, Qa’id nous a raconté son arrivée en Hollande. Dans l’entreprise qui l’avait recruté se trouvait une photo de membres de l’équipe grimés en personne noir (blackface), participant à la tradition du Zwarte Piet. Ambiance.

Pour améliorer la situation il propose d’agir en 4 étapes :

  1. Analyser (Analyze)
  2. Casser un truc (Break something)
  3. (re)Penser ce qu’on a cassé ((re)Design Broken thing)
  4. Mesurer et ajuster (Measure & Adjust)

Il peut s’agir de tout petits changements que très peu de personnes verront, mais on sait bien que le diable se cache dans les détails.

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Tech Beyond Borders par Ludwine Probst

Ludwine est venue nous parler de son tour d’Asie à la rencontre des communautés de développeurs et développeuses pour découvrir leurs problématiques et leurs fonctionnements.

Il en ressort que nos collègues du Népal, de la Malaisie, du Cambodge et du Myanmar travaillent sur les mêmes technologies que nous, parfois en conséquence de leur rôle d’acteurs offshore. La principale différence tient dans le niveau d’équipement des infrastructures (électricité et débit Internet).
La représentation des femmes est plus faible qu’en France pour la Malaisie (10 – 15 %) et le Népal (5 – 10 %), tandis que le Cambodge fait jeu égal avec la France (15-20 %).

L’occasion de mettre des visages et une réalité sur des communautés que l’on évoque rarement, ou alors réduit à leur dimension de prestataires offshore potentiels.

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Conclusion

AlterConf m’a rappelé l’ambiance de Paris Web dans sa sa volonté d’aborder des questions éthiques et tournées vers les gens. Grâce à son parti pris fort, elle lui permet d’approfondir ces sujets qui me paraissent incontournables.
Et parce qu’un article sans citation est un article à qui il manque quelque chose, je laisse le dernier mot à M. Albert Camus :

La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. – Albert Camus